mercredi 17 avril 2019

Montaigne revu par Frédéric Lenoir (?)*

Comment avoir une tête mal faite et bien vide?


A) Le Journal de la philo du 16/04/2019 : Faut-il enseigner la philo aux enfants ?
B) Montaigne dans le texte
C) Rendons à Montaigne ce qui est à Montaigne
1) Celui qui, selon Montaigne, doit avoir « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » n’est pas l’élève…
2) Si c’est le précepteur qui doit avoir « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine »…
3) Mais qu’a dans la tête ce précepteur qui doit avoir « une tête bien faite plutôt que bien pleine » ?
4) Une proposition modérée ?
5) Allègement et tête bien vide ?
6) Une solution simple à nos problèmes
Annexe : le texte de Montaigne en "ancien français" 
 *Certains auraient préféré comme titre : Frédéric Lenoir e(s)t « la tête bien faite » de Montaigne (?)

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A) Le Journal de la philo du 16/04/2019 : Faut-il enseigner la philo aux enfants ?

Frédéric Lenoir était hier 16 avril interviewé dans « Le journal de la philo » dont le thème était, à l’occasion de la sortie du film documentaire Le Cercle des petits philosophes  « Faut-il enseigner la philo aux enfants ? ». Dans ce cadre on profite d’un enregistrement en direct d’une partie d’un atelier de travail de philosophie avec les élèves dans lequel Fréderic Lenoir leur dit :

« Et il y a un philosophe qui s’appelle Montaigne ; il disait à l’école on nous apprend à avoir une tête bien pleine c'est-à-dire qu’on apprend beaucoup de connaissances et il disait il faudrait nous apprendre aussi à avoir une tête bien faite, c'est-à-dire apprendre à bien penser »

On a donc reconnu l’inévitable et inoxydable citation de Montaigne qui aurait soi-disant préféré que « les élèves aient la tête bien faite plutôt que bien pleine ».

On peut certes apprécier cette idée — ou la détester  — mais ce qui est fondamentalement contestable est d’appeler Montaigne à son secours pour la justifier ou la contrer, notamment parce que cette citation est en fait tronquée, ce que nous allons vérifier.

B) Montaigne dans le texte

D’abord d’où vient cette citation de Montaigne  puisque l’on peut constater —dans au moins 99,9% des cas— que ceux qui l’exhibent n’en donnent pas la source. Pour s’en convaincre, il suffit de faire une recherche Google (ou GoogleBook pour voir que le problème existait avant Internet). Cette citation provient du livre I des Essais, et plus précisément  du chapitre  XXV intitulé  « De l’institution des enfants », texte adressé à Madame Diane de Foix, comtesse de Gurson.

Mais qu’a donc écrit Montaigne ? On trouvera en annexe le texte original de Montaigne en ancien français mais en voici d’abord une transcription en français moderne :

« La mission du précepteur que vous donnerez à votre enfant – et dont le choix conditionne la réussite de son éducation – comporte plusieurs autres grandes tâches dont je ne parlerai pas, parce que je ne saurais rien en dire de valable. Et sur le point à propos duquel je me mêle de lui donner un avis, il m’en croira pour autant qu’il y verra quelque apparence de raison. A un enfant de bonne famille, qui s’adonne à l’étude des lettres, non pas pour gagner de l’argent (car un but aussi abject est indigne de la grâce et de la faveur des Muses, et de toute façon cela ne concerne que les autres et ne dépend que d’eux), et qui ne recherche pas non plus d’éventuels avantages extérieurs, mais plutôt les siens propres, pour s’en enrichir et s’en emparer au-dedans, comme j’ai plutôt envie de faire de lui un homme habile qu’un savant, je voudrais que l’on prenne soin de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que la tête bien pleine. Et si on exige de lui les deux qualités, que ce soit plus encore la valeur morale et l’intelligence que le savoir, et qu’il se comporte dans l’exercice de sa charge d’une  nouvelle manière. »
Montaigne, Les essais, Livre I,
Transcription de l’édition de 1595 par Guy de Pernon, 2019, page 212.


C) Rendons à Montaigne ce qui est à Montaigne

1) Celui qui, selon Montaigne, doit avoir « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » n’est pas l’élève [dans le texte original : le disciple, MD], mais le précepteur, [dans le texte original : le gouverneur, MD] ». Il y a donc une amputation de la citation qui en change fondamentalement le sens, le jeune âge du public ne pouvant être considéré que comme une circonstance aggravante. Et ce d’autant plus que cette inversion (remplacer enseignant par élève) n’est cohérente que dans un système de pensée qui considère que, dans l’enseignement, l’élève et l’enseignant ont le même rôle, ce qui n’est pas une problématique neutre … que pourrait bien partager Fréderic Lenoir. On peut rajouter que Montaigne n’emploie pas le mot enseignement mais parle explicitement « d’institution » — c’est le titre du chapitre : De l’institution des enfans —, qui donnera instituteur, celui qui institue. De ce point de vue on ne peut pas, sans changer le sens, changer le nom du chapitre en « De l’institution des précepteurs ».
Cette problématique peut être défendue innocemment ou refléter une volonté consciente  de déformer la pensée de Montaigne pour pouvoir s’en attribuer le prestige. En tous cas, elle n’est pas quantité négligeable et a obligatoirement  un poids certain car cela fait au moins quarante ans qu’elle domine de manière exclusive le débat. Autrement dit, l’air du temps a très longtemps convenu à la croissance  sans retenue d’une problématique éducative dont les résultats sont pour le moins critiquables. L’air du temps est-il en train de changer ?

2)  Si c’est le précepteur qui doit avoir « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », quel est l’effet souhaité de cette capacité sur celles du « disciple » ? Montaigne nous dit qu’il a  « plutôt envie de faire [de l’élève] un homme habile qu’un savant ». Il ne s’oppose pas à ce qu’il soit un savant mais à ce qu’il ne soit qu’un savant, c'est-à-dire à ce que le savoir dont il dispose ne soit pas seulement formel mais aussi susceptible de mise en œuvre effective.
Fréderic Lenoir lui, nous donne son interprétation de ce  que signifie chez Montaigne « avoir une tête bien faite » : «  apprendre aussi à avoir une tête bien faite, c'est-à-dire apprendre à bien penser ». Cette dernière  formule est au mieux creuse puisque personne ne se donne comme objectif : apprendre à mal penser. Mais elle peut même être en elle-même politiquement dangereuse car apprendre à bien penser n’est pas une protection contre la bienpensance obligatoire.
En bref, la tête bien faite pour Montaigne vise à avoir un « disciple habile », et pour  F. Lenoir à « apprendre à bien penser ». Est-ce vraiment  la même chose ?

3) Mais qu’a dans la tête ce précepteur qui doit avoir « une tête bien faite plutôt que bien pleine » ? Si l’on regarde le contenu de l’enseignement à cette époque et ce qu’était la formation disciplinaire d’un précepteur, celui-ci  maitrise de manière approfondie  au moins le français, le grec, le latin (ce dernier souvent comme langue maternelle), les matières du quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie), etc. Ce qui signifie que pour Montaigne celui qui est censé « avoir une tête bien faite  plutôt qu’une tête bien pleine » est en fait un véritable érudit (et l’on ne peut donc pas se servir de cette citation pour alléger les programmes actuels du primaire).

4) Une proposition modérée ? Dans cette perspective, on se doit d’être prêt à discuter favorablement toutes les propositions qui peuvent être faites pour rendre l’enseignement primaire capable de former des têtes bien faites. Il faut cependant une condition  « modérée » : que les élèves du primaire aient des programmes  dont le contenu  soit au moins égal à celui qui existait de 1880 à 1970 pour  l’apprentissage à ce niveau du français et de l’arithmétique.
Cette revendication est modérée car elle ne demande pas, ce qui serait pourtant logique, un niveau des programmes du primaire correspondant  à ce qu’était une tête bien faite à l’époque de Montaigne : pour preuve on peut constater que la présence du latin et du grec n’est pas revendiquée comme matières au programme du primaire.

 5) Depuis 1970, allègement et tête bien vide ? Depuis 1970 en effet on assiste à un allègement constant et massif des programmes. En voici deux exemples parmi beaucoup d’autres

- en mathématique, le programme des maths modernes en primaire se présente explicitement comme un allégement des programmes de 1949 :
« Il est permis d'espérer que la nouvelle rédaction du programme et l'allégement substantiel de celui-ci inviteront les maîtres à réfléchir sur le contenu mathématique de leur enseignement ».
in Programme de mathématiques de l’enseignement  élémentaire, J.O. du 6 janvier 1970, page 5. ;

- en français, la commission Rouchette qui a dirigé la réforme parallèle à celles des maths modernes  
« aboutit en un premier temps à la proposition d'allégements sur le programme de grammaire [du primaire, MD] qui, pratiquement, se voyait amputé du programme du CM2 ».
in Louis Legrand, Pour une politique démocratique de l'éducation, 1ere partie, chap. VIII, L'innovation sur les contenus et les méthodes: l'exemple du français a l'école élémentaire, PUF 1977, page 142.

Cette condamnation de la « philosophie des allègements » était explicite dans la pétition contre les programmes du primaire de 2002 intitulée « Nouveaux « programmes » du primaire : Ne plus apprendre à lire, écrire, compter et calculer, proscrire toute forme de pensée cohérente » dont les sombres prévisions se sont malheureusement réalisées depuis, pétition  qui

« appelait à s'opposer à la spirale infernale, depuis longtemps en action, qui prétend faciliter la compréhension en allégeant les savoirs fondamentaux. Le résultat en est l'exact contraire : la « structure en gruyère » des programmes rend plus difficile ou même impossible la compréhension des savoirs fondamentaux rescapés. Cela servira de prétexte à d'autres allégements mais surtout détruit déjà chez l'enfant toute possibilité d'accession à la rationalité, lui apprend au contraire systématiquement à « penser » de manière incohérente et réduit l'enseignement à des contenus procéduraux qui ne peuvent même plus être maîtrisés car la simple maîtrise de mécanismes suppose justement un minimum de rationalité. » 
Nouveaux « programmes » du primaire : Ne plus apprendre à lire, écrire, compter et calculer, proscrire toute forme de pensée cohérente

Ce qui est donc caractéristique de toute l’époque de 70 à nos jours pour le primaire est un allégement massif et continu des contenus disciplinaires. Il est donc logique, sans le secours d’études statistiques, de penser que le niveau baisse puisque les élèves possèdent de moins en moins de connaissances. Est alors surprenante la tendance des statistiques officielles à affirmer que le niveau montait alors que l’on sabrait massivement dans les contenus. Une explication fondamentale est que l’on ne testait plus les contenus qui étaient supprimés des programmes. On baissait, officieusement et sans bruit, la hauteur de la barre, et on constatait officiellement que le niveau montait … Dans ces conditions il est assez clair que l’orientation « avoir une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », a probablement été sur 50 ans un des meilleurs arguments pour justifier les pires allègements de la période. Et au nom de la fausse opposition « Tête bien faite  OU Tête bien pleine  », on passe maintenant à la double réalité « Tête mal faite ET Tête bien vide »

6) Une solution simple à nos problèmes :

Et, en fait, dans la citation

« Et il y a un philosophe qui s’appelle Montaigne ; il disait à l’école on nous apprend à avoir une tête bien pleine c'est-à-dire qu’on apprend beaucoup de connaissances et il disait il faudrait nous apprendre aussi à avoir une tête bien faite, c'est-à-dire apprendre à bien penser »

il suffit, lorsque Frédéric Lenoir  s’adresse aux élèves, qu’il remplace Montaigne par Fréderic Lenoir, ce qui donne

« Et il y a un philosophe qui s’appelle Frédéric Lenoir ; il disait à l’école on nous apprend à avoir une tête bien pleine c'est-à-dire qu’on apprend beaucoup de connaissances et il disait il faudrait nous apprendre aussi à avoir une tête bien faite, c'est-à-dire apprendre à bien penser »

On obtient ainsi un assez clair résumé des positions … de Frédéric Lenoir qui - ouf -n’engagent en rien Montaigne.  Et certes, lorsque  F. Lenoir dit  alors « Et il y a un philosophe qui s’appelle Frédéric Lenoir… », les élèves risquent d’en déduire que Frédéric Lenoir est un philosophe. Ce qui prouve bien qu’aucune théorie n’est parfaite.
Cabanac, le 17 avril 2019
Michel Delord

PS :
1) Ce texte, comme on peut le voir, ne prétend pas prendre position sur la question de l’enseignement de la philo en primaire. Pour ce sujet précis on est cependant un peu inquiet. Les partisans de la « philo à l’école » ont affirmé partout que la philosophie à l’école visait à se libérer des modèles et n’était pas un cours faisant référence aux auteurs. Mais Frédéric Lenoir utilise un auteur, Montaigne, le présente a priori  de manière favorable aux élèves, et s’en sert pour valoriser (a priori ?) l’activité qu’il mène avec ceux-ci, c'est-à-dire la philosophie à l’école.  

2) Tous les raisonnements tenus supra visent essentiellement à rendre possible  la « tête bien faite » chère à Montaigne ; pour ce faire il est obligé de démonter  le rôle négatif de ceux qui ont utilisé pendant 50 ans cet objectif  et une vision négative de la tête bien pleine comme arguments pour justifier des allègements catastrophiques.

3) Et bien sûr, il y a de nombreux thèmes extrêmement profonds et intéressants présents dans la citation complète de Montaigne qui auraient mérités débat (A un enfant de bonne famille, qui s’adonne à l’étude des lettres, non pas pour gagner de l’argent […] qui ne recherche pas non plus d’éventuels avantages extérieurs, mais plutôt les siens propres..,) mais j’ai simplement paré au plus pressé.

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Annexe

Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXV, De l’institution des enfans, extrait du texte original. http://www.bribes.org/trismegiste/es1ch25.htm

«La charge du gouverneur, que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs autres grandes parties, mais je n'y touche point, pour n'y sçavoir rien apporter qui vaille : et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte, est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en reussir habil'homme, qu'homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir un conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu'on y requist tous les deux, mais plus les moeurs et l'entendement que la science : et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere.»

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Montaigne revu par Frédéric Lenoir (?)*

Comment avoir une tête mal faite et bien vide? A) Le Journal de la philo du 16/04/2019 : Faut-il enseigner la philo aux enfants ...